Argelès-sur-Mer : les leçons d'une veste électorale
Le Secrétariat général a incité tous les militants de République Souveraine à se présenter aux élections municipales. De mon côté, j'ai fait le choix de m'engager aux côtés d'Antoine Parra à Argelès-sur-mer. Je vous partage le bilan de cette expérience riche d'enseignements.
Peu de suiveurs de la vie politique roussillonnaise l'auraient parié. Antoine Parra et sa liste "Toujours en Avant" ont subi une défaite écrasante, battus à 65% par la liste concurrente "Nouveau Cap" menée par Julie Sanz. Pour un maire sortant c'est un revers colossal : les analystes considèrent qu’un bon édile part aux élections avec un capital de 40% de votes en sa faveur. Le réflexe légitimiste serait en principe le plus fort dans une élection municipale, à plus forte raison à Argelès où la moitié de la population a plus de 60 ans. Sauf que...
Un mandat mené tambour battant
Le maire sortant et sa liste, dont je faisais partie, étaient tout empreints de la certitude que le mandat précédent s'était bien déroulé. Et objectivement Argelès-sur-Mer a connu sur la période 2020-2026 sa plus grande phase de modernisation. J'avais l'impression de voir la politique comme je l'avais étudiée : un maire aménageur qui conduit une stratégie de développement grâce à des investissements publics structurants, lesquels créent en retour de la richesse et de la qualité de vie. On sentait, au sein de la mairie, un DGS rompu à l'optimisation des finances communales qui dressait des PPI au cordeau en contractant opportunément des emprunts, en ramassant toutes les subventions possibles, en créant des budgets annexes. Le résultat est sans appel : 92 millions d'euros investis entre 2019 et 2026 pour refaire le centre-ville, développer une régie communale de transports, construire la "maison de la mer", refaire la digue du port, créer une école de musique...
Pour une ville de la taille d'Argelès-sur-Mer - 10 000 habitants - la somme de services à la population est hors-norme, et c'est en partie parce que le Maire a mené une politique très ambitieuse que d'aucuns qualifieraient de progressiste. Sur le volet environnemental aussi, Antoine Parra a mené une politique équilibrée : il a réduit la consommation foncière, sanctuarisé des espaces naturels et agricoles, développé des îlots de verdure dans toute la ville, tout en cherchant à réduire les dents creuses et à densifier. L'objectif était d'unifier une ville d'Argelès très étendue qui se vivait jusque-là en archipel : village, Racou, plage, piémont... des bâtiments publics (stade), des lotissements, des pistes cyclables ont vu le jour peu à peu pour créer des continuités. Et c'est ici que la rupture civique s'est créée, entre une population attachée à "Argelès la naturelle” et un maire bâtisseur qui sera petit-à-petit qualifié de Monsieur Béton.
Pour moi, il ne faisait aucun doute que je m'engagerais avec Antoine Parra. Nous nous sommes vite compris sur le fond de sa politique qui visait à remédier à l'effondrement socio-démographique d'Argelès. Cette dernière compte une population extrêmement vieillissante, un parc immobilier saturé, très peu d'emplois qualifiés, stables et rémunérateurs, un territoire franchement exposé aux risques climatiques ; en bref, tous les problèmes français condensés en un petit périmètre. En tant que jeune actif, assujetti à un marché de l'emploi pauvre et à un marché de l'immobilier presque prohibitif, je devais montrer la voie, je désirais incarner cette population de classe moyenne qui doit revenir à Argelès pour fonder une famille, créer de la richesse, transmettre la culture roussillonnaise. C'était le rôle que je m'étais donné pour rallier à nous une opinion publique en crise existentielle sur les logements collectifs, apeurée par la "sarcellisation" d'Argelès. Hélas, c'était sans compter l'excès de confiance qui régnait dans l'équipe Toujours en avant.
"Mon bilan parle pour moi"
Le bon mandat passé sera le meilleur gage de réélection, telle était la pensée dominante. Dès lors, la campagne fut lancée tardivement, 1 mois et demi avant l'élection et menée méthodiquement, par étapes bien précises : annonce de la candidature, puis présentation de la liste, présentation du programme, réunion finale, entrecoupées de réunions de quartiers. A part ça ? Les distributions de tracts au marché ? Ça dérange les gens. Le porte-à-porte ? Les gens connaissent le Maire... Pour les colistiers, l'activité consistait uniquement à déposer les tracts dans les boîtes aux lettres pour partager les informations sur les réunions publiques, sur le mandat passé ou sur le programme. La campagne s'est donc résumée à parler aux habitants qui voulaient bien lire notre propagande et se rendre à nos réunions. L'espace public, lui, a été laissé à nos opposants en boulevard. De surcroît, la communication entre le candidat-maire et les Argelésiens était cantonnée à de l'information descendante sur les sujets polémiques et les futurs projets de l'équipe municipale. Les réunions de quartier n'avaient rien de réunion de quartier, c'étaient les mêmes arguments répétés en boucle sur l'urbanisation, le port, le Racou...Les colistiers étaient voués à l'intendance, il n'eut pas de consultation sur les objectifs de la campagne, sur les méthodes de communication, sur les actions à mener et évidemment sur le classement des colistiers.
La construction de la liste n'a pas été menée en concertation avec l'équipe. Les colistiers ont quasiment tous appris la composition réelle de la liste en pleine réunion trois semaines avant l'élection. Dans mon cas particulier, Antoine Parra me signifia sur le pas de la porte que je serais 27ème, la place la plus inconfortable. Cette réunion fut pour le moins houleuse, on sentit bien la tension générée par la divulgation de la liste qu'on avait savamment éludée jusqu'à ce jour. Nous avions la consigne de ne pas parler de notre présence sur la liste afin de créer un effet d'attente et de pousser les argelésiens à venir à nos réunions. Il fut ainsi entretenu une savante ambiguïté sur la composition de la liste : on ne savait pas qui des sortants repartait et à quelle place ils seraient mis, on ne savait pas ce à quoi les nouveaux pouvaient prétendre. Nous savions que la prime était donnée à l'ancienneté, toutefois nous ne l'imaginions pas à ce point. Invoquant une contrainte administrative (inédite) liée à l'élection du conseil communautaire, Antoine Parra décida de placer les plus anciens devant. Dans ce cadre, j'avais compris qu'il serait impossible de poser l'enjeu socio-démographique avec une équipe pareille.
D'autant que la candidate d'en face a 44 ans, c'est une femme qui travaille, mère de famille, au relationnel très sympathique. On a sous-estimé sa candidature parce qu'en tant qu'ex-première adjointe, ayant voté toutes les délibérations de la majorité, elle eût du mal à nous mettre en défaut sur les projets communaux. De plus, elle ne proposait pas un programme aussi étoffé que le nôtre, élaboré dans la continuité des 6 premières années. Cependant, tout l'accent fut mis sur la forme avec la novlangue du care : "il faut prendre soin d'Argelès". Je pensais à tort que le refrain était éculé et que les électeurs en avaient assez des discours post-politiques sur la bienveillance et l'empathie. Lorsqu'en débat les allégations en notre défaveur sur le port, l'urbanisme, les transports, furent évacuées, il ne resta plus que ce leitmotiv "changer de méthode pour Argelès". Je comprenais la formulation politicienne pour draguer les électeurs mécontents : habitants de résidence secondaire, habitants de pavillon menacés par les constructions, usagers du chenal du Racou etc. Mais, au final, la méthode de gouvernance est le seul argument auquel nous n'avons pas su répondre au long de la campagne et il a fait mouche.
La mauvaise réputation
Quand nous arrivâmes à l'issue du premier tour en deuxième position dans une triangulaire alors qu'on pensait gagner le dimanche même, nous prîmes une claque. Et la très mauvaise image du Maire auprès de la population éclata au grand jour. J'avais eu quelques signaux d'alerte que j'ai mis de côté en me disant que les rebuffades reçues individuellement ne pourraient constituer un front politique. Il faut aussi avouer qu'en dehors des sondages on est incapables de saisir l'ampleur des griefs relationnels que la population peut porter contre son premier magistrat. Une donnée cependant aurait dû nous appeler à la prudence : le nombre de résidences secondaires. A Argelès nous avons plus de personnes inscrites sur les listes électorales que d'habitants recensés en âge de voter : un écart de 1500 à 2000 personnes qui sont inscrites électoralement à Argelès mais ne sont pas des résidents principaux. Et ceux-ci se sont surmobilisés contre le Maire d'Argelès, contre l'augmentation de 60% de la taxe d'habitation qui leur coûte trop. C'est aussi que le Maire n'a pas pris spécialement de gants dans ses explications à ce sujet comme à beaucoup d'autres.
Antoine Parra rationalise beaucoup et cherche la vérité. C'est une qualité. Mais dès lors qu'il croit avoir raison, il peut être assez peu diplomatique. C'est une ancienne façon de faire de la politique où on pense pouvoir faire franc-jeu avec les électeurs. J'ai moi-même été séduit par ce caractère car, selon moi, la franchise va souvent de pair avec l'honnêteté, à rebours des politiciens actuels. D'ailleurs, quel habile politicien aurait augmenté la taxe sur les résidences secondaires l'année précédant l'élection ? A mon sens, Antoine Parra est l’archétype du maire rural, exigeant envers lui-même, très bosseur, pas mondain ; il est pourtant inadapté à une Argelès qui devient citadine où les soft skills deviennent plus importantes que le reste. Employer un langage familier vis-à-vis de ses administrés n'est pas en phase avec les codes de l'urbanité, les nouveaux Argelésiens sont devenus sensibles. Ce tempérament était exposé à la vue de tous lors des conseils municipaux, diffusés en direct sur Facebook. Au lieu de laisser ses adjoints parler et de surplomber les débats, le Maire se mettait au même niveau que son opposant d'alors en lui répondant sur le même ton par le tutoiement...vous imaginez bien quelle image pouvaient donner ces esclandres.
Argelès est en effet une ville, mais elle reste une petite ville, les informations y circulent très rapidement par le biais de Facebook. Tous les sujets qui donnaient matière à polémique ont été montés en épingle sur une myriade de groupes créés spécialement ou sur le blog d'information roussillonnaise. Les élus sortants avaient fait le choix de ne jamais répondre sur les réseaux. Le Maire tournait même certains commentaires en dérision lors de son discours des vœux en dénonçant la “lâcheté” des internautes. Là encore, je me défiais des commentaires postés car on a l'habitude de dire qu'il n’y a que les mécontents qui s'expriment, et que les réseaux sociaux ont un effet déformant. Ce que j'avais mal apprécié, c'était le façonnage de l'opinion publique locale à partir des témoignages publiés. Il s'est forgé une image déplorable du maire érigé en bétonneur, en autocrate, ou encore en homme solitaire...Cette conflictualité permanente a été alimentée par une opposition déposant recours sur recours au tribunal administratif contre les politiques du Maire. Les recours au fond ont tous été perdus par les opposants. Pourtant, ils ont réussi à gagner la bataille de la communication grâce à des victoires en référé, ce qui a jeté le doute sur la crédibilité du premier magistrat. Il est désolant de constater que ceux qui s'opposaient judiciairement à des décisions prises démocratiquement et souverainement ont réussi à inverser le stigmate contre le Maire. Le génie de la communication a opéré à Argelès et les idéalistes qui pensaient que la meilleure gestion de la commune est forcément la bonne politique pour les citoyens s’en trouvent rhabillés.
Et maintenant ?
Julie Sanz a été élue maire d'Argelès à 65%, 2100 voix d'écart, c'est un gouffre. Nous aurions pu mener n'importe quelle campagne, nous n’aurions pas gagné de toute manière. Nous aurions pu avoir n'importe quel discours que le message ne serait pas passé. La parole de l'édile sortant a été discréditée doucement et sûrement, sujets après sujets, et il n'y avait aucun moyen de faire marche arrière. A présent, la liste Toujours en Avant dispose de 5 sièges au conseil municipal et le manque de réflexion sur l’ordre de présentation des colistiers en est d’autant plus criant. Aucune stratégie globale et cohérente d'opposition ne peut émerger de plans de sauvetage personnels ne tirant pas de leçon de la claque reçue dans les urnes. Nous pouvons voir là le défaut originel de la liste Toujours en avant : le travail collectif qui doit être mené, dans une équipe municipale, en toutes circonstances.