Lionel Jospin : la gauche partielle

Jospin est mort, emportant avec lui une figure ambivalente de la gauche française, à la fois intègre et parfois courageuse, mais aussi marquée par ses contradictions et ses reniements.

Lionel Jospin : la gauche partielle

Le trotskiste sous couverture

Avant d’être le Premier ministre aux manches de chemise retroussées, avant le candidat trop sérieux pour séduire, il y eut un autre Jospin, celui que l’on ne devait pas connaître. Dans les années 1960, le jeune normalien milite au sein de l’Organisation communiste internationaliste (OCI), mouvement trotskiste dirigé par Pierre Lambert. Infiltration assumée, double vie revendiquée : pendant près de quinze ans, Jospin adhère simultanément à l’OCI et au Parti socialiste, où il monte en grade sous la protection de Mitterrand, sans jamais révéler ses véritables attaches. Ce n’est qu’en 2001, sous la pression d’un livre de l’historien Serge Mathieu, qu’il admet publiquement l’affaire, à demi-mot, avec cette maladresse calculée qui lui est propre.

La révélation fit moins de bruit qu’elle n’aurait dû. Car ce double jeu originel dit quelque chose d’essentiel sur le personnage : Jospin est un homme de structures, de disciplines, d’appareils, quelqu’un qui croit au parti comme instrument de conquête du pouvoir, bien plus qu’à l’idée qu’il est censé porter. Ce tropisme organisationnel, il le doit sans doute autant à Lambert qu’à Mitterrand.

Le dauphin de Mitterrand

C’est après le congrès d’Épinay (1971) que Mitterrand le repère et l’absorbe dans son équipe. Dans un entretien accordé à Jean Lacouture, Jospin expliquera lui-même les raisons de son ralliement : « Ce que nous proposait alors François Mitterrand, c’était à la fois une belle aventure collective et pour chacun d’entre nous un accomplissement personnel. Avec lui, on se sentait à la fois un et beaucoup. » Le mentor, dit-il, « nous montrait que la politique est à la fois une volonté, un art, une culture, et pourquoi pas un savoir-faire. »

Mitterrand, lui, avait besoin d’un parti, pas d’un cercle. Il choisit Jospin parce qu’il incarnait une génération, une rigueur militante, une autre culture que celle des vieux notables de la SFIO. « La sélection s’est faite après », dira pudiquement Jospin. Elle se fit surtout par élimination des autres. Jospin gravit tous les échelons : premier secrétaire du PS (1981-1988), ministre de l’Éducation nationale sous Rocard (1988-1992), candidat à la présidentielle de 1995.

1995 : le premier miracle

Personne ne croyait à ses chances. Après la déroute de 1993, 68 députés socialistes contre 485 à droite, le PS était en ruines. Jacques Delors avait renoncé à se présenter le 11 décembre 1994, estimant qu’il ne pourrait pas gouverner avec un parti ayant adopté au congrès de Liévin un programme trop « gauchi ». Le boulevard semblait ouvert pour Balladur. Jospin, retiré officiellement de la vie politique, se relança sur un coup d’audace et arriva en tête du premier tour, Chirac et Balladur se partageant les voix de droite à égalité, tandis que les 15 % du Front national mordaient également sur l’électorat conservateur. Jospin fut battu au second tour, mais ses 47 % prouvèrent qu’un « peuple de gauche » existait encore. La gauche avait trouvé son homme.

1997 : le cadeau de Chirac

C’est Jacques Chirac qui offrit à Jospin la victoire qu’il n’aurait peut-être pas obtenue seul. Englué dans l’impopularité d’Alain Juppé, traumatisé par les grandes grèves de 1995, le Président dissout l’Assemblée par calcul, et perd. La gauche l’emporte de peu en voix (48,28 % contre 46,02 % pour la droite), mais largement en sièges, grâce aux triangulaires imposées par le Front national dans 78 circonscriptions. Jospin forme un gouvernement de « majorité plurielle » : 18 socialistes, 3 communistes dont Gayssot, Buffet et Demessine, 3 radicaux de gauche, une écologiste Dominique Voynet et Jean-Pierre Chevènement au MDC. Les grands barons du mitterrandisme, Fabius, Lang, Emmanuelli, Rocard, sont soigneusement écartés dans un premier temps.

Les années fastes et leurs ombres

Pendant trois ans, tout sourit au gouvernement Jospin. La croissance atteint 3,4 % en 1998, 3,2 % en 1999, 3,8 % en 2000. Le chômage descend de 12,2 % à 8,7 % de la population active. La popularité du Premier ministre culmine à 71 % dans les sondages, record absolu sous la Ve République. Les premières mesures, âprement négociées, sont votées : réduction du temps de travail à 35 heures, instauration de la CMU, du PACS, parité hommes-femmes en politique, emplois-jeunes.

Le contexte international rendait encore plus remarquable la trajectoire française. Jospin résista aux sirènes de la « troisième voie » sociale-libérale incarnée par Tony Blair et Gerhard Schröder, théorisée par le sociologue Anthony Giddens, cette philosophie du renoncement masqué sous un vocabulaire de la modernité. Jean-Luc Mélenchon, alors son ministre délégué, proclamait que la France comptait « le gouvernement le plus à gauche du monde ». L’affirmation était excessive, mais elle traduisait un état d’esprit réel.

Pourtant, les ombres s’accumulaient, que l’euphorie des bons chiffres dissimulait. Les privatisations se poursuivaient à un rythme effréné, paradoxe d’un gouvernement de gauche qui, en cinq ans seulement (1997-2002), privatisa davantage que la droite cumulée sur huit ans. Les mauvais traités européens étaient ratifiés sans broncher : Jospin avait promis de renégocier le traité d’Amsterdam pendant la campagne des législatives, il y renonça sitôt arrivé au pouvoir. Pis : il fut, aux côtés de Chirac, l’un des coauteurs du traité de Nice, qui étendait à trente domaines supplémentaires le vote à la majorité qualifiée au sein de l’Union européenne, établissait une pondération des voix totalement défavorable à la France et ouvrait la voie à l’adhésion précipitée des pays d’Europe centrale et orientale (PECO).

La guerre des tranchées

Sous les apparences de l’harmonie, la gauche plurielle ne cessait de se déchirer. Au sein même du PS, la gauche socialiste, emmenée par Julien Dray, critiquait dès septembre 1997 une « divergence de fond » sur l’ampleur et la rapidité des réformes. Les Verts réclamaient plus d’écologie, de minima sociaux, de proportionnelle. Le PCF, sous la houlette d’un Robert Hue sifflé à la fête de l’Humanité, bataillait sur la fiscalité du patrimoine et dénonçait les privatisations. Chevènement incarnait seul une ligne républicaine et souverainiste, constamment minoritaire au sein du gouvernement, sur l’immigration, sur la Corse, sur le Kosovo, sur l’Europe.

L’affaire Michelin en septembre 1999 révéla l’ambiguïté profonde du jospinisme. Quand Édouard Michelin annonça 7 500 licenciements en même temps que d’excellents résultats, Jospin déclara qu’il n’y pouvait rien. La formule fit scandale à gauche. Il se reprit, à Strasbourg, en proposant des mesures contre les licenciements « économiques abusifs ». Mais l’aveu était fait : le gouvernement le plus populaire de la Ve République gouvernait dans le cadre du capitalisme, et non contre lui.

Le gouvernement perdit progressivement ses meilleures figures. DSK démissionna en novembre 1999 à cause de l’affaire de la MNEF. Claude Allègre fut renvoyé en mars 2000 après s’être mis à dos l’ensemble du corps enseignant, électorat pourtant clé de la gauche. Chevènement quitta le gouvernement en août 2000 sur la question corse. Martine Aubry, épuisée par les batailles des 35 heures, s’en alla en octobre 2000. Voynet en juillet 2001. En un an, l’armature du gouvernement s’était effondrée.

Les phrases qui tuent

Jospin avait une fâcheuse propension aux formules maladroites qui sonnaient comme des aveux. « L’État ne peut pas tout », dit à la famille Flactif, en 2002. « Mon programme n’est pas socialiste » lors d’un débat télévisé. « On a été naïfs sur la sécurité », trop tard pour être convaincant. Face à Chirac vieillissant et usé, il avait même osé évoquer le « Chirac fatigué », invitant les Français à juger son rival sur son âge plutôt que sur ses idées. La réponse de l’intéressé fut cinglante : « délit de sale gueule ».

Le désastre du 21 avril 2002

La gauche plurielle s’était progressivement transformée en gauche dispersée. Au soir du premier tour de la présidentielle, le verdict tomba comme un couperet : Jean-Marie Le Pen, avec 16,86 %, devançait Lionel Jospin éliminé à 16,18 %. La gauche s’était morcelée entre Jospin, Robert Hue (PCF), Noël Mamère (Verts), Christiane Taubira (radicale de gauche), Jean-Pierre Chevènement (Pôle républicain) et trois candidats trotskistes. Sans les voix de Chevènement et de Taubira, Jospin était au second tour. La mécanique de la dispersion avait fait le reste.

Jospin annonça son retrait de la vie politique dès le soir du 21 avril, avant même le second tour. Geste digne, peut-être, mais qui laissait à la gauche le soin de voter massivement Chirac, ce qu’elle fit, non par conviction mais par peur de l’impensable. 82,15 % des voix pour le président sortant : la plus belle victoire de la Ve République gagnée sans programme, sans projet, sans peuple. Seulement contre, la première d’une longue série.

L’erreur de Chevènement, le drame de la gauche

Dans le fracas de ce désastre, Jean-Pierre Chevènement commit peut-être là son erreur historique. Après le 21 avril 2002, il aurait pu et dû rompre définitivement avec la gauche plurielle, le Parti socialiste et constituer autour du Pôle républicain un véritable mouvement de rupture : une gauche patriote, souverainiste, adossée à la tradition républicaine et jacobine, capable de faire alliance avec une droite gaulliste incarnée par des hommes comme Philippe Séguin ou Charles Pasqua. L’enjeu n’était pas de rassembler les partis de gauche, mais le peuple français dans son entier. Chevènement choisit au contraire de se rallier au PS pour les législatives de juin 2002.

Une occasion historique fut manquée.

L’héritage empoisonné

Après 2002, Jospin tenta un retour avant la présidentielle de 2007, vite abandonné face à l’indifférence de son propre camp. Il devint membre du Conseil constitutionnel entre 2015 et 2019. Il avait accompli son destin institutionnel.

Mais quel héritage ? Le PS, qu’il avait contribué à construire avec Mitterrand dès Épinay, a depuis lors achevé sa mutation libérale. Avec Pierre Mauroy en 1983, Jacques Delors, Laurent Fabius et Michel Rocard dans les années 1980-1990, puis avec François Hollande à partir de 2012, lequel se déclara ouvertement « social-démocrate » et endossa la politique de l’offre avec Manuel Valls et Emmanuel Macron, le parti a eu son Bad Godesberg à la française, renonçant au socialisme pour administrer au mieux le capitalisme. En 2002, la dernière véritable adhésion populaire à la gauche avait eu lieu en 1997 ; Hollande ne fut élu qu’en 2012 par rejet de Nicolas Sarkozy, dans un sursaut sans projet.

Dans cet effondrement, Jospin n’est ni coupable ni innocent. Il avait tenu bon sur certains principes les 35 heures contre vents et marées, la CMU, le PACS ... Mais il reste la signature des traités européens, les privatisations. Il avait inventé le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral sans mesurer pleinement les conséquences de cette réforme sur l’affaiblissement du Parlement et l’hyperprésidentialisation du régime. Il avait dit, en 2007, avec une lucidité tardive que le théâtre antifasciste, ce réflexe pavlovien qui consiste à voter pour le moins mauvais contre le pire avait trop longtemps servi de confort intellectuel à une gauche incapable de se rénover. Le « diable de confort » que représente le Front national, devenu Rassemblement national, lui permettait d’exister sans se transformer, sans proposer une véritable alternative.

Lionel Jospin aura incarné une gauche partielle, partielle dans ses ambitions, partielle dans ses réalisations, partielle dans ses fidélités. Homme intègre dans sa vie personnelle, probe dans ses finances, cohérent dans sa rigueur morale, il fut néanmoins l’un de ceux qui, par leurs silences, leurs reniements et leurs calculs, ont contribué à souiller le beau qualificatif de « socialiste », désormais associé dans l’opinion à des décennies de renoncements.

La gauche plurielle est morte le 21 avril 2002. Lionel Jospin vient de la rejoindre. Ce qui reste, c’est la question qu’il n’a jamais vraiment posée : à quoi sert une gauche qui ne change pas la vie ?

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