Il n’y a pas de nation forte sans industrie forte

La France vit depuis 15 ans un processus mortifère de désindustrialisation massive.

Ces dernières années, des pans entiers de l’industrie française ont vu leurs centres de décision passer à l’étranger. Côté sidérurgie, Arcelor a été abandonné à Mittal.

Dans les télécoms, le démantèlement d’Alcatel-Alstom a préparé le naufrage d’Alcatel – pourtant n°1 du secteur en 2000 –, puis sa cession en catimini au finlandais Nokia.

Dans le domaine de l’ingénierie électrique haute tension et des turbines, la branche « Power » d’Alstom a été cédée à l’américain General Electric, alors que les activités ferroviaires du groupe étaient bradées à l’allemand Siemens.

Côté ciment, on a vu la prise de contrôle de Lafarge par le groupe suisse Holcim ; côté chantiers navals, la vente des Chantiers de l’Atlantique au coréen STX puis à l’italien Fincantieri ; en matière d’ingénierie électrique moyenne tension, le siège de Schneider Electric a été délocalisé à Hong-Kong… Et le pire est à craindre concernant Airbus, où l’influence allemande va croissant.

Un tel bilan est proprement monstrueux.

Si cette tendance n’est pas renversée d’urgence, elle finira par faire de la France une nation de second plan, avec des conséquences dramatiques sur l’indépendance nationale, la capacité de planifier l’indispensable transition écologique, et bien entendu, l’emploi.

La saignée sur l’emploi industriel est ahurissante. La France a perdu la moitié de ses emplois industriels depuis le début des années 1980 : 6,9 millions de salariés en 1984 pour 3,4 millions fin 2017. Dans les 10 dernières années, un million d’emplois ont été détruits. Le dumping salarial et social s’est développé dans le même temps, avec le recours accru à des chaînes éclatées de sous-traitance et la mise en place par l’Union européenne du système inique des travailleurs détachés.

Alors que les actionnaires ponctionnent lourdement les entreprises (les entreprises du CAC 40 ont versé 57,4 milliards d’euros de dividendes en 2018), dans les 10 dernières années l’industrie française a désinvesti 40 milliards d’euros dans son appareil productif : 200 milliards d’investissements contre 240 milliards d’amortissements. En conséquence, l’âge moyen du parc machines en France est de 19 ans ! Dans le même temps l’Allemagne maintenait un engagement stable de 600 milliards, et l’Italie l’accroissait de 40 milliards.

Les origines de ce déclin sont variables : complaisance et entre-soi du système de gouvernance français, refus idéologique de toute intervention stratégique de l’État, abandon de la notion même de politique industrielle, refus obstiné de toute forme de protectionnisme (naïveté que ne commettent ni les États-Unis ni la Chine), fuite en avant dans une intégration européenne récusant par principe toute attention donnée aux intérêts nationaux français.

Ce bradage et ces abandons doivent cesser.

Nous devons élaborer et mettre en œuvre une politique industrielle nationale, prenant en compte les besoins et les intérêts stratégiques de l’économie française.

Il faut donner à l’État un droit de préemption sur les entreprises stratégiques, ainsi que sur celles dont le rachat est destiné à une liquidation ou un transfert des technologies vers l’étranger.

Parallèlement, il faut réformer les tribunaux du commerce et encourager à la reprise par les salariés d’entreprises ou de sites industriels viables sous forme coopérative ou solidaire.

Nous proposons enfin de supprimer le système des travailleurs détachés et de mettre en place un protectionnisme écologique et social pour les secteurs en difficulté.

Jean-Charles Hourcade

Ex-directeur de la stratégie de Thalès, ex-directeur général adjoint de Thomson, ex-directeur général de France Brevets

Print Friendly, PDF & Email