Retour sur le discours du 14 mai aux Invalides : l’hommage confisqué

Véronique Truong 
Avocate
Commission Justice à République souveraine

Le 14 mai dernier une cérémonie a été organisée aux Invalides après le décès de deux militaires français, Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, tués en libérant les otages au Burkina Fasso, sur un ordre direct donné par l’Elysée.

Les images du Président appuyant sa main sur l’épaule de la mère d’un des militaires, le geste de cette dernière posant rapidement la sienne dans une sorte de mouvement d’indulgence et de partage, puis le repoussant, a quelque chose de déroutant.

Au delà de la justification de la fracture de l’épaule de cette mère, c’est l’attitude du Président qui est dérangeante. Le geste appuyé de sympathie semble lourdement déplacé, trop séducteur, trop artificiellement empathique et sans véritable visée que de créer une vignette médiatique. Il a une valeur d’intrusion familière que les circonstances ne commandent pas, surtout dès lors que cette tragédie résulte d’un ordre présidentiel.

Le discours tel qu’il est prononcé laisse un sentiment de malaise, à force de patiner dans une solennité de carton-pâte. Il y a de la gravité mais une dimension manque dans le registre même où le Président prétend se situer : celui de l’hommage funéraire. Car de la mort tragique de ces deux héros, le Président nous dit qu’il s’agit de l’accomplissement de leur destinée, et que, morts, nous ne les oublierons pas. Ce qui veut dire que cette mémoire équivaudrait à une non-mort. Cette parole pose que la mort peut être un non-événement.

Indépendamment de la polémique sur l’opportunité d’une telle opération pour des touristes aventurés sciemment en zone dangereuse, le principe de l’intervention directe de Macron dans la prise de décision n’est pas questionnée ni simplement énoncée. 

On se demande comment le discours a été construit, et pour quelle raison il aura semblé nécessaire d’éviter de parler de ce temps particulier, comme suspendu, de la décision et du risque dont l’évocation aurait pu conférer à cette parole la part du doute, de l’incertitude, et du choix qui en auraient fait l’épaisseur. 

Le discours du Président évacue à peu de frais le fait même de la mort, de la perte, mais aussi  de la responsabilité du décideur qui sont purement et simplement frappées d’une sorte de caducité. En ce sens « une vie donnée n’est pas une vie perdue » sonne comme une phrase   étrangement décalée, une incapacité à énoncer la mort alors que les proches sont dans la nuit si particulière du deuil, et de ce fait elle est vide de sens. Elle semble incongrue dans cette  cérémonie, l’hommage en tant que tel se dérobant sans cesse dans l’évocation du drame.

Ce non-dit ou cette omission infuse un sentiment d’absence totale de contact avec le réel, avec  la mort, avec le traumatisme des proches réunis, et tout simplement avec les sentiments et les affects d’autrui. Tout cela n’est possible que parce que rien n’est véritablement ressenti par l’auteur du discours. Si ces deux morts ne trouvent pas leur place dans cette oraison, c’est peut-être parce que Macron ne peut tout simplement pas se représenter ni ressentir le deuil. 

Cela fait assez bien saisir qu’il ne peut pas non plus, par un effet quasi autistique, ressentir les blessures de vingt éborgnés et d’autant de gens dont la main a été arrachée ; qu’il n’appréhende pas l’ampleur de la dérive des autorités policières et le dévoiement massif des institutions qu’il a organisés, le tout sans risquer un affect dont il semble au demeurant incapable. Il peut demeurer dans le déni de la colère d’une  masse envisagé comme « signifiant peuple », concept abstrait mis prudemment à distance et dont il demeure séparé par une sorte de cordon sanitaire. Sa politique ne donc changera pas ou seulement par calcul. Mais le Périandre de Racamier, l’autre Œdipe, ne  se venge-t-il pas  sur son peuple ?

Cette forme d’insensibilité peut mieux faire comprendre le sens du gimmick « en même temps » pour quelqu’un chez qui tout et son contraire sont équivalents, c’est-à-dire à somme nulle. Ce ne serait pas une forme de narcissisme mais bien plutôt que les autres, que l’autre n’existe pas encore. Ce serait avant même le narcissisme, l’incapacité de se représenter une altérité. Pourtant le Président assied toute sa communication sur des fragments de symboles à dimension sacrée : commémorations aux Invalides, prêches pendant le Grand débat, comme autant de façons de mimer des rituels compulsifs mais désincarnés, processus de production d’expression de sentiments dont il est incapable.

C’est peut être la source de l’incompréhension des Français face à ce président-manager ; il y a des bribes de discours qui empruntent au fond commun des émotions, du lyrisme, mais à travers chacun de ses actes et de ses prises de paroles, il montre son incapacité à les habiter, à les incarner, et donc à les remettre en cause ou à simplement faire avec. D’ou ce sentiment d’être en présence d’une personnalité insaisissable et imprévisible, une sorte d’humanoïde inconséquent et incapable de compassion.

Malheur à la ville dont le Prince est un enfant. 

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