La guerre de la France au Yémen, ou Macron du déni au ridicule

Je me souviens, c’était vers midi, j’étais allé porter un pli au Ministère et revenant au SGDN aux Invalides, je suis interpelé dans l’escalier par un officier : « Vous passez au cabinet ? Allez leur porter ça ! » Ce n’était pas scellé, j’avais une habilitation, je jette un rapide coup d’œil : c’était un communiqué interne sur une action de nos Super-Etendard contre des batteries syriennes au-dessus de Beyrouth. Je donne ça à mon général et je vais pour ressortir du bureau : « Vous avez lu ? – Bah oui… – Vous gardez ça pour vous, c’est Confidentiel Défense. – Mon général, j’écoutais la radio dans la voiture il y a une demi-heure, ils l’ont annoncé sur France Inter. – Ah bon… ? ». 

La pantomime à propos de notre cobelligérance au Yémen me rappelle cette anecdote, lorsque Macron explique à propos des informations classifiées qui ont fuité dans la presse que « quand c’est classifié en sécurité nationale, c’est qu’il y a une raison ». Or voilà déjà deux ans que le secret de Polichinelle est éventé : mais comme le ridicule n’a jamais tué personne, le Président de la République, le Premier ministre et la Ministre des Armées en font depuis des semaines la plus éclatante des démonstrations. Leurs arguties oscillent entre la dénégation pure et simple de ventes d’armes, et de prétendues garanties que ces armes ne servent que pour les parades d’anniversaire de clients émirs. A les écouter, il n’y a aucune preuve que des armes françaises soient utilisées contre les populations par la coalition Restore Hope (saluons l’imagination débordante de ceux qui trouvent à nos guerres des noms aussi charmants, là encore le ridicule est mis à dure épreuve). Comme si aucun Français ne savait lire, comme si personne n’écoutait la radio alors que notre implication directe a abondamment été documentée depuis plusieurs années par de nombreuses ONG et de nombreux sites d’information. Pour une synthèse, il y a le rapport très complet de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme :

Ventes d’armes françaises
rapport de FIDH
, OBSARM, LDH

Il suffit également de prendre connaissance de la liste très officielle des exportations françaises, comme celle de Nexter :

Plan de livraison Nexter

On y relève le nombre conséquent de canons Caesar(9 d’entre eux devaient être chargés au Havre début mai, opération avortée) dont l’Arabie semble faire une consommation importante (et ne sont comptabilisés que les véhicules et non les tubes qui doivent être remplacés régulièrement). Le royaume wahhabite a ainsi récupéré le contrat d’équipement de l’armée libanaise, 250 blindés de proximité et des hélicoptères armés, et 24 canons Caesarde 155 mm qui s’ajoutent aux 132 déjà détenus par l’armée saoudienne. Pour information, la dotation de l’armée française est de 77 engins. Usage défensif, argue la Ministre des Armées, ils restent à la frontière : c’est se moquer du monde ! Le Caesarest – dans la tradition française qui remonte aux années 30 de combiner un canon puissant sur un châssisléger – un engin sur roues à grande vélocité qui peut passer du défensif à l’intrusif en l’espace de quelques heures.

La ligne officielle reste cependant que ces armes sont uniquement défensives et non pas utilisées contre l’insurrection houthiste. Pourtant ce n’est pas ce que dit un rapport d’une quinzaine de pages rédigé le 25 septembre 2018 par la Direction du Renseignement Militaire (DRM) qui fait le décompte des armes vendues à l’Arabie saoudite et aux Emirats et utilisées au Yémen. Rapport qui a rapidement fuité (à peine deux semaines) et a été mis en ligne le 15 avril dernier par le site Discloseet plusieurs médias (Arte Info, Radio France, Konbini, Mediapartet The Intercept). Or une enquête a été ouverte dès le 13 décembre 2018 par la Section terrorisme et atteinte à la sécurité nationale du Parquet de Paris pour « compromission du secret de la défense nationale », et les investigations confiées à la Direction Générale de la Sécurité Intérieure. Trois journalistes ont été interrogés le 14 mai mais sous la qualification indiquée, sans pouvoir bénéficier de la protection de la loi de 1881 sur la presse. 

Communiqué de Disclose

Et le 29 mai ce sont une journaliste du Mondeet le président de son directoire qui sont eux-mêmes convoqués à la DGSI pour avoir divulgué l’identité du militaire compagnon de la cheffe de la sécurité du cabinet de Matignon, relation affichée et revendiquée.

On comprend que Madame Parly soit davantage préoccupée d’un ministère qui fuit de toutes parts et de pouvoir identifier les lanceurs d’alerte que sa politique génère au sein de son propre département, que du sort des enfants yéménites. Et on n’épiloguera pas sur la veulerie d’un Parquet général qui, depuis la crise des Gilets Jaunes, nous fait regretter la vénalité des charges du temps que les Parlements savaient dire « merde » au roi de France. Mais investiguer sur des informations qui ne sont même pas des secrets de Polichinelle, qui sont en deçà de ce que les sites d’information ont déjà renseigné mais surtoutde ce que rapportent officiellement les propres publications des milieux de la Défense et de l’armement, dépasse l’entendement.

Car pour l’action de nos chars Leclercau Yémen, point n’est besoin de lanceurs d’alerte, il suffit de lire ce qui est très officiellement dit et publié. Prenez son fabricant, le groupe Nexter (ancien GIAT) qui vendit naguère ces blindés aux Emirats : « Pour ce qui est des chars Leclerc, je vous confirme que leur implication au Yémen a fortement impressionné les militaires de la région. L’éventualité de s’équiper en véhicules de fabrication française nécessiterait en effet la remise en route d’une chaîne de production, qui est possible, dans un schéma industriel toutefois différent de ce qu’il était. Par ailleurs, je n’ai pas connaissance de goulets d’étranglement qui empêcheraient Nexter Systems d’honorer ses engagements à l’égard de la France et des Émirats arabes unis. Nous avons des contrats de rénovation avec la France pour 200 chars Leclerc ainsi que le contrat de maintien en condition opérationnelle ; pour les Émirats, nous fournissons des pièces de rechange. Il n’y a pas de problème de capacités ». C’est en ces termes quese vantait son PDG Stéphane Mayer en2016, devant la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale.

Compte rendu Commission de la défense nationale et des forces armées

Depuis cette date, le groupe fournit munitions, pièces détachées et surtout assistance logistique et technique sur le terrain, comme il se doit pour tout contrat de matériel. C’est ce qui était expliqué dès fin 2016 sur Ultima Ratio, le blog de l’IFRI, think tankà l’atlantisme revendiqué, dans un article technique sur « Les leçons de l’engagement des chars Leclercau Yémen » signé de l’adjudant Guillaume Paris, instructeur spécialiste de l’Ecole de Cavalerie.On y lit notamment : « Les unités Leclercont été employées pour remplir plusieurs missions dans des contextes variés… Ces unités furent tout d’abord employées en zone urbaine ou péri-urbaine, en action offensivedès le début de leur engagement pour la bataille d’Aden (mars-juillet 2015) puis pour la prise de la base aérienne d’Al Anad. Peu de temps après la conquête de cette base, le premier bataillon blindé se retrouva en posture défensive et mena des contre-attaques en zone urbaineet montagneuse, certainement sous forme de raids blindés, afin de chasser les troupes ennemies qui menaçaient la base depuis les hauteurs voisines. Par la suite, les forces émiriennes ont employé les Leclercdu second bataillon blindé dans des actions offensivesen zone montagneuse autour de Ma’rib ou en zone urbainesur Sabr mais avec des résultats mitigés. » Quant au soutien logistique fourni par la France et Nexter il a été exemplaire : « Le déploiement des chars Leclerc au Yémen a bénéficié d’un soutien logistique remarquable. La chaîne de ravitaillement en pièces de rechange ou en équipementa été assurée par air ou mer (le port d’Aden servira de port de ravitaillement après la prise d’Al Anad et la reconquête de la ville) puis par voie terrestre jusqu’aux troupes aux contacts. »

Ultima ratio décembre 2016

Avant de s’offusquer, Madame Parly devrait lire de temps à autre ce qui s’écrit sous la plume de nos officiers et jusque dans les revues de son Ministère. Ainsi, dans un numéro de la revue Cavaleriedaté de juin 2016 (qui cite en exergue Maxime Weygand) on trouve un article du chef d’escadron Jean-Marc Sapet relatif aux fructueux échanges entre tankistes français et émiratis dans le cadre du « Club Leclerc ». On y lit : « Cette année, le retour d’expérience (Retex) émirien de l’engagement opérationnel de deux GTIA Leclerc(une centaine de chars !) au Yémen était au cœur des débats. » Et plus précisément : « Les Emiriens ont réalisé de nombreux tirs à grande distance au Yémen et ont expliqué être à la recherche d’une munition anti-personnel de 120 mm, efficace à longue distance, notamment en milieu montagneux. En attendant l’obus trimode appelé air burst de 120 mm encore en développement, la délégation s’est intéressée à la munition de 120 mmcanister (obus à effet canalisé OEFC) en dotation pour les régiments Leclerc (stock guerre). L’OEFC présente une efficacité intéressante (antipersonnel, anti-véhicule, antistructure) entre 400 m et 1.000 m. »

Cavalerie juin 2016

A titre d’information, canister est le mot anglais pour mitraille : l’obus en question ressuscite donc les carronades et boites à mitraille si dévastatrices à courte distance dans les marines des Lumières et sur les champs de bataille continentaux. Le modèle américain comporte par obus 1.100 billes en carbure de tungstène de 9.50 mm de diamètre. De la très grosse chevrotine en quelque sorte, et Madame Parly pourra toujours dire que c’est pour la chasse au sanglier d’Aden que l’armée française a prélevé sur son stock pour fournir nos alliés et clients.

Au niveau protection, la revue annonce que « Nexter prévoit, pour la rénovation du char Leclercet en complément d’autres mesures de renforcement de la protection, un kit amovible de renforcement du plancher du Leclerccontre les IED. »

Conclusions de la revue de la Cavalerie de Saint-Georges : « Les Emiriens sont dans l’ensemble très satisfaits du char Leclercqu’ils jugent bien protégé, fiable et efficace. L’intérêt de ce Retex tient au fait que les unités blindées ont été employées dans des terrains très variés : désert, montagne, zone urbaine. » Ces propos et écrits seront-ils assumés par leurs auteurs si un jour la Cour Pénale Internationale enquête sur des crimes de guerre que l’ONU n’est pas loin de qualifier de crimes contre l’Humanité ? Et lors des prochains salons d’armement EuroSatory, l’efficience de notre Leclerc sera-t-il vanté sur les plaquettes de présentation – si ce n’est déjà le cas – concernant le nombre d’écoles, d’hôpitaux ou de dispensaires détruits à son actif ? Tristes états de service pour un char dont c’est le seul engagement au combat à ce jour, et qui porte un nom prestigieux. Mais il est vrai qu’il y a deux généraux dans l’Histoire de France : celui de Paris et Strasbourg de 1944, et celui de Saint-Domingue et Cap-Français de 1802. Il doit s’agir du second. 

Sources :
https://made-in-france.disclose.ngo/fr/chapter/yemen-papers
https://made-in-france.disclose.ngo/fr/chapter/the-route-of-a-secret-shipment
https://made-in-france.disclose.ngo/fr/documents
https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/armee-et-securite/des-armes-francaises-sont-bien-presentes-au-yemen-selon-une-note-confidentiel-defense_3397913.html
http://multinationales.org/Utilisation-d-armes-francaises-dans-la-guerre-au-Yemen-le-gouvernement-continue

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