Débarquement, 8 mai et OTAN : …et si les Ricains n’étaient pas là ?

Jean-Philippe Immarigeon
Avocat, docteur en droit
Co-responsable Défense à République souveraine

Il fut le héraut de l’opposition à l’hégémonisme américain, celui qui, dans les années 60, lui tint tête avec le plus d’éclat et de panache, au moment même où s’affichait sur les murs des universités et sur les banderoles des manifestations l’injonction « US Go Home ». Et pourtant il fut le premier à comprendre et à dire, dès le début des années 30, que le combat inévitable contre le nazisme ne serait résolu que par l’intervention américaine. Cela était d’autant plus remarquable que Charles de Gaulle ne connaissait les Etats-Unis jusqu’en 1944 qu’au travers des films et des nombreux essais et récits de voyage, presque tous à charge si l’on excepte les deux André (Siegfried et Maurois), qu’il s’agisse de Dandieu et Aron, Durtain, Morand, Valéry, Cocteau, Céline dans l’épisode new-yorkais de Bardamu, et bien sûr Duhamel et l’image des bœufs qui entrent à l’abattoir pour en ressortir sous forme de corned beef, reprise par Hergé dans Tintin en Amérique

C’était mieux qu’un certain caporal autrichien grand lecteur de May et des aventures de Winnetou. Mais les Etats-Unis de cette époque sont, pour les Européens, un pays en crise à la pauvreté croissante, à l’industrie en grève et en panne malgré le New Deal (il y a une rechute très sévère en 1938), au gangstérisme généralisé jusque dans les sphères du pouvoir, aux paysans sans terre errant sur les routes et aux Forgotten Men vivant dans la rue. Un pays qui doute de lui-même, et on sait l’importance que de Gaulle attachait aux peuples sûrs d’eux-mêmes (voir son discours de Westminster d’avril 1960). Qu’attendre d’une nation qui pense avoir raté sa promesse de 1776 ?

Et pourtant c’est Charles de Gaulle qui, le premier, réintroduit l’Amérique dans l’horizon du conflit à venir. Il le fait six mois avant Munich, comme plume de Paul Reynaud : « La France n’est pas seule. […] Derrière le gigantesque réarmement britannique, il y a un autre réarmement qui, croyez-moi, est un conseil de sagesse pour les dictatures ; c’est le réarmement colossal des États-Unis d’Amérique. » (Discours du 26 février 1938). On aura reconnu les accents de l’Appel du 18 juin, deux ans et demi plus tard : « Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l’Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limites l’immense industrie des États-Unis. » 

Certes Churchill l’avait précédé dans son discours du 4 juin 1940, l’immortel Never Surrenderqui se poursuivait par « until, in God’s good time, the New World, with all its power and might, steps forth to the rescue and the liberation of the Old ». In God’s good time : Churchill, lui-même à moitié américain, n’a qu’une confiance modérée dans les ex-colonists de la Couronne, et usera dans les mois qui suivent de tous les subterfuges possibles pour précipiter les Etats-Unis dans le conflit, au prix notamment du sacrifice de la flotte française. Mais à la date de l’invasion de la France, ses appels et ceux de Reynaud restaient sans réponse, et Roosevelt se contentait de larmes de crocodiles, n’oubliant toutefois pas au passage de tenter de mettre la main sur nos deux flottes et nos stocks d’or.

Pour de Gaulle l’implication de l’Amérique est une certitude et même un acte de foi. Comme chez lui tout est ternaire y compris sa scansion, la triade de la puissance française encore intacte (quoique sous contrôle de ce qui sera le gouvernement de Vichy) est citée à plusieurs reprises dans ses interventions à la BBC : ce sont l’Empire, la flotte et l’or. Mais il y a un quatrième mousquetaire, et ce nouveau d’Artagnan, c’est l’Amérique.

Comme expliquer son revirement vingt ans après, une fois revenu aux affaires ? A dire vrai dès le soir du 6 juin 1944, son allocution – qui arrache des larmes à Churchill avec qui il s’est pourtant copieusement engueulé l’avant-veille – oublie les Etats-Unis alors qu’elle célèbre, dans un même élan, la Vieille Angleterre, l’Europe et la Liberté. Dès cette date, alors que les troupes alliées peinent à consolider leur tête de pont des plages et que celle d’Omaha est jonchée de cadavres, de Gaulle prend le contrepied de sa position d’avant-guerre. Il a déjà la conviction que la prochaine fois (si prochaine fois il y a) l’Amérique ne se bougera pas pour sauver l’Europe.

Il y a certes l’arrogance américaine qui, des années 40 aux années 60, n’aura pas davantage de considération pour l’armée française que la France n’en aura pour ses Harkis. C’est ainsi la Maison Blanche qui nomme à discrétion le SACEUR (Supreme Allied Commander Europe, le général commandant l’OTAN, toujours américain), et la désignation du général Lemnitzer par Kennedy inspirera à de Gaulle le détournement du mot homoncule. Relevons qu’Obama n’a pas davantage consulté ni même informé ses alliés lorsqu’il plaça les généraux McCrystal puis Petraeus à la tête de l’ISAF (International Security Assistance Force) en Afghanistan. Il n’était pas admissible que, dès 1944, les Américains se croient chez eux chez nous, et que le même Lemnitzer, interrogé par le président de Gaulle en tête-à-tête sur le nombre et le lieu de stockage des bombes nucléaires de l’OTAN (secret de Polichinelle, tout le monde savait qu’elles étaient entreposées sur la base de Châteauroux) ait refusé de répondre. Mais il n’y a pas que la susceptibilité, il y a que l’alliance américaine ne sert plus à rien en 1966, si ce n’est à faire des guerres qui ne sont plus celles de la France. 

Qu’en est-il en 2019 ? La situation n’a fait qu’empirer puisqu’entretemps l’Amérique a perdu toutes ses guerres, mais prétend se retrouver un ennemi à l’est et réinventer un rideau de fer. Et nous embarque dans ses fantasmes, au point que pour la première fois depuis 1812 l’armée française est sur le Niémen au contact des Russes, qu’elle s’en vante et qu’elle en est fière.

Print Friendly, PDF & Email

Pages: 1 2 3 4 5