A l’hôpital aujourd’hui en France, on ne soigne plus, on bricole

S’il y a la grève, c’est parce qu’il y a le feu au quotidien. Il va bientôt devenir impossible de prendre en charge les patients dans les services d’hospitalisation en aval des urgences.

La destruction de nos services publics est une réalité pour toute personne faisant preuve d’honnêteté intellectuelle. Le système judiciaire est aussi saturé et défaillant que le système carcéral; les transports publics sont les parents pauvres de la mobilité; les policiers qui vont affronter les jets de boules de pétanque dans les “territoires perdus” de la République –où l’État est plus avare de moyens que contre les gilets jaunes– n’ont pas les moyens d’y rétablir l’État de droit. 

Un impératif de désengagement de l’État dicté par Bruxelles 

Ce dépeçage méthodique et minutieux, caractérisé par le sacrifice du sens même de l’intérêt général, répond à un impératif de désengagement de l’État dicté par Bruxelles. L’hôpital n’échappe pas à la tonte et comme ses prédécesseurs, le Président Macron accélère la déstructuration et la désorganisation de notre système de santé publique.

Gilles Le Gendre rétorquerait sans doute que le problème est d’avoir été “trop intelligent, trop subtil, trop technique”; mais malgré les saillies indécentes des sbires macronistes –Le Gendre, mais aussi Hervé Le Bras qui, sur France Inter, le mardi 23 avril, fit la sale besogne en présentant son livre dont le titre, Se sentir mal dans une France qui va bien, est à lui seul une insulte–, la réalité est là, sous nos yeux: “Notre maison brûle et nous regardons ailleurs”. Dédiée jadis à l’urgence écologique, la formule de Jacques Chirac résume parfaitement le chaos. En effet, la grève des urgentistes n’est que le sommet de l’iceberg car c’est l’ensemble du service public hospitalier qui est aujourd’hui maltraité. 

Le personnel, profondément attaché à la continuité du service public, reste en poste pour maintenir les urgences ouvertes 

“Sous pression”, “la boule au ventre”, “cours des miracles”, “faire toujours plus avec toujours moins”, “boulot intenable”, ”équipes effondrées”… Voici comment nos concitoyens qui exercent dans les services d’urgence décrivent leur quotidien de travail. Depuis des années, les personnels de santé expriment leur mal-être et leur inquiétude, et tirent la sonnette d’alarme. Il n’y a pas qu’aux urgences que la situation est urgente car sur le terrain, les dysfonctionnements sont rapportés, sans discontinuité, par tous les services hospitaliers. Cette débâcle est le résultat de la politique des différents gouvernements qui s’inscrit toujours dans le même paradigme: la structuration marchande du soin, dont le premier corollaire est la compression de la masse salariale.

Le manque de moyens humains a conduit à un allongement des temps d’attente, avec pour conséquence l’augmentation inquiétante de la violence verbale et physique des patients envers le personnel des urgences. La grève a ainsi débuté à l’hôpital Saint-Antoine à la suite d’une amplification des agressions de soignants –huit en moins de quatre mois. On ne s’en étonnera pas sachant à quel point la situation sur place est intenable: dans le service où une infirmière a été agressée le 13 janvier 2019, 78 infirmiers et 69 aides-soignants devraient théoriquement assurer les soins; en réalité, ils sont respectivement 64 et 48 en poste.

La grève, d’une grande dignité, n’est visible que grâce aux brassards, aux affiches et aux tracts car le personnel, profondément attaché à la continuité du service public, reste en poste pour maintenir les urgences ouvertes. Les grévistes demandent de meilleures conditions travail, des effectifs supplémentaires et une revalorisation des salaires de 300 euros. Ce n’est pas un caprice car la fréquentation des services d’urgence des hôpitaux parisiens a augmenté en moyenne de 3% par an, sans ajustement du personnel recruté ni des moyens alloués.

Les propositions de la direction de l’Assistance Publique –Hôpitaux de Paris (AP-HP) pour sortir de la crise actuelle (prime mensuelle de 65 euros et prime ponctuelle exceptionnelle de 250 euros) sont jugées insuffisantes par les grévistes. 

En 2018, 18.000 personnes en France ont passé la nuit sur un brancard aux urgences faute de lit d’hospitalisation 

La grève illimitée qui a démarré le 18 mars à l’hôpital Saint-Antoine, soutenue par huit syndicats, s’est depuis élargie à vingt-cinq services d’urgence à Paris, mais aussi aux CHU de Nantes, Creil, Aix-en-Provence, Angers, Mantes-la-Jolie, Lyon, Valence, Strasbourg et Mulhouse.

S’il y a la grève, c’est parce qu’il y a le feu au quotidien. Si les fermetures de lits se poursuivent, il va devenir impossible de prendre en charge les patients dans les services d’hospitalisation en aval des urgences. En 2018, 18.000 personnes en France ont passé la nuit sur un brancard aux urgences faute de lit d’hospitalisation.

Il faut également souligner une offre de soins en amont (médecine de ville) très insuffisante pour répondre à certaines demandes. Cet agrégat de défaillances a provoqué le drame qui s’est déroulé aux urgences de l’hôpital de Lariboisièreen décembre 2018: une femme de 55 ans est décédée dans le service après plusieurs heures d’attente, sans avoir vu un médecin; elle était venue avec les pompiers car elle n’avait pas pu être reçue en ville.

Les professionnels dénoncent le décalage entre le discours officiel et la situation déplorable sur le terrain, les cadres appliquent des règles absurdes auxquelles ils n’adhèrent pas. Lors d’une réunion de la commission médicale d’établissement, il a été suggéré à un service qui manque de moyens de faire une levée de fonds sur Internet (“fundraising”). Les patients ne peuvent plus être soignés dignement et les professionnels ne peuvent plus faire leur travail correctement –perte de sens qui fragilise parfois jusqu’au suicide. 

Aujourd’hui, on ne soigne plus, on bricole 

Lorsque, faute de moyens, les patients ne peuvent pas être reçus en urgences psychiatriques, ils arrivent aux urgences générales déjà surchargées qui ne parviendront pas à leur proposer un soin adapté. Quand il manque une infirmière aux urgences générales, on la remplace avec l’infirmière d’un service d’hospitalisation de pédopsychiatrie, qui n’est pas préparée à l’exercice… L’absurde tend désormais vers une banalisation dangereuse et irresponsable. Aujourd’hui, on ne soigne plus, on bricole.

Cette situation insupportable engendre une hausse du nombre de démissions: le service d’urgence de l’hôpital de Lens (Pas-de-Calais) verra 11 des 18 membres de son personnel partir d’ici l’été 2019. Autrement dit, plus de 60% du personnel a décidé de démissionner.

Quand il manque une infirmière aux urgences générales, on la remplace avec l’infirmière d’un service d’hospitalisation de pédopsychiatrie, qui n’est pas préparée à l’exercice… L’absurde tend désormais vers une banalisation dangereuse et irresponsable.

Nous devons renverser la vision du soin qui part du budget disponible pour déterminer les actions que celui-ci peut couvrir, afin d’instaurer un système qui part des besoins existants pour déterminer les actions nécessaires et un budget adapté. Doter les hôpitaux, et particulièrement les services d’urgence, d’un personnel suffisant représente un impératif de premier ordre, non seulement pour permettre aux professionnels de santé d’assurer leur mission dans des conditions humaines, mais aussi pour garantir la sécurité des patients, que le sous-effectif des services hospitaliers met quotidiennement en danger.

Ainsi, selon le Dr Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France, quelque 700 nouveaux postes seraient nécessaires pour assurer la sécurité des patients; or le gel des dépenses de personnel à l’AP-HP jusqu’en 2023, programmé par nos dirigeants, s’est d’ores et déjà traduit l’an dernier par la suppression de 405 postes ETP (équivalent temps plein) et doit amener cette année la suppression de 779 ETP supplémentaires. Dans ce contexte, la promesse des 61 nouveaux postes pour l’ensemble des hôpitaux parisiens, faite par Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, serait ridicule si elle n’était pas tragique. La direction générale de l’AP-HP a également promis d’augmenter le nombre de personnel proportionnellement à l’activité, mais sans compenser les augmentations antérieures de la fréquentation des urgences –13,9% en service adulte et 20% en service pédiatrique entre 2011 et 2017. 

Des salaires très insuffisants au regard des responsabilités confiées et des sacrifices consentis 

L’heure est venue de faire un geste politique fort pour redonner du sens et du bon sens à notre système de santé. Les professionnels de santé doivent être soutenus car ils ne sont pas une variable d’ajustement. Il ne s’agit pas de jeter par la fenêtre un “pognon de dingue”, mais de faire un choix de civilisation: garantir des soins de qualité et des salaires plus élevés pour le personnel des urgences qui exerce une mission fondamentale et dont la difficulté du travail doit être reconnue.

Une hausse de revenu de quelques dizaines d’euros mensuels ou une prime exceptionnelle ne sortiront pas les professionnels de la précarité. Nombre d’entre eux ont des salaires très insuffisants au regard des responsabilités qui leur sont confiées et des sacrifices consentis (horaires décalés et astreintes, heures supplémentaires, pénibilité). Si les hôpitaux font face à une pénurie de recrutement, c’est aussi parce que les rémunérations proposées ne sont pas suffisamment attractives, avec par conséquent le recours à des professionnels étrangers faute de candidats diplômés en France. Une tendance qui s’est accentuée avec l’exode massif des médecins roumains vers l’Europe occidentale, qui pourvoit des postes vacants en France mais creuse l’étendue des déserts médicaux en Roumanie.

  • Cécile Coste Responsable de la Commission Santé du mouvement République souveraine, psychologue, titulaire dans la fonction publique hospitalière
  • Haja Rasolonjatovo Porte-parole du mouvement République souveraine

Version originellement publiée sur le site Huffingtonpost.fr le 3 Mai 2019.

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